La gourmandise des poètes
...Je ne sais pourquoi
La lumière dérobée aux aurores
Ne coule plus dans mes yeux
Et l'aube est lourde sur mes doigts
Comme épuisée et lente
Lourde de silence
Désarmée de couleur
Oh ! Je pourrais rester dans mon cloître glacé
Dans ce cloître volage
Où s'ordonne l'omerta des roses et la fin des senteurs
Je vois comme une censure,
Je vois les mots se perdre,
Redevenir sauvages
Je vois s'endormir les adages
Qui se vident des piments de l'Afrique
Et les anciennes parures
Hier comme du saphir,
Tomber de lassitude
Comme des pierres plates et transies
Grelottantes sur mon cou
Mais je ne peux croire
Que se perdent les mots
Imaginer qu'un jour
Le feu du ciel s'évapore et puis se glace
Ou qu'il n'y aura plus d'abeilles et de gesses odorantes
Ni même le vent
Qui ondoie le visage des collines et des dunes
Non je ne veux croire
A la réprimande des roses
A l'outrageux jugement des fleurs,
Aux poésies qui se meurent
Puisque mes illusions ne sont que rubis
Et que l'Afrique m'a juré de sa grâce
Pour caresser sans cesse
La langueur fauve des matins
....Les petits matins calmes et fuchsia,
Quand le soleil s'effiloche et mue d'Est en Ouest
De mille naissances,
De mille couleurs,
De mille fraîcheurs
De mille chaleurs
S'abreuvant des nomades du levant,
Des premiers peuls engourdis
Dans le linceul humide du Kilimandjaro,
Et qu'il y a tant à dire
...Toujours
Sur la lenteur de l'horizon qui embarque
Le désert et les sables brûlants
Et qu'enfin
S'épuise et s'allonge le couchant
De l'autre côté
Là où le dernier peul
Dans les draps bleus et salés de Gorée
Jette sur l'océan un ultime regard
Comme un adieu
Quand meurt le soleil lourd
Qui fond le ciel et les vagues
....Et que tout ne recommence jamais pareil,
Pour la gourmandise des poètes.
Christine Martinetto