De l´art de gouverner en France
Par Jean-Marie Izquierdo / Chercheur associé au CERVL à Sciences-Po Bordeaux
Le mois de novembre 2005 aura été riche en événements médiatiques et politiques. Les banlieues ont semblé prendre feu, certains quartiers ont même failli s'embraser, ce qui est sûr c'est que des voitures se sont enflammées. Depuis l'étranger, c'était Karachi, c'était la Djihad des banlieues lancée par des sbires hypothétiques d'Al Qaida et des émules de l'Intifada. La force des images est telle qu'elle empêche de considérer avec sérénité ces soubresauts de violences spontanées. Les propos déplacés d'un candidat à l'élection présidentielle témoignent inlassablement de l'incapacité de la classe politique à analyser, à comprendre mais également à se mettre à la place des citoyens (je n'ose pas dire interlocuteurs car il ne semble plus y avoir d'échanges entre ces individus aux destins définitivement croisés).
Or, selon toute évidence, il s'agit bien là d'une expression spontanée de violence politique et sociale. Il s'agit d'une forme, certes inadmissible, certes intolérable dans un État de droit, mais il s'agit bien d'une forme de participation politique, brutale et apolitique, comme le revendiqueront sans nul doute les "jeunes" interpellés par les policiers. Pour bon nombre de citoyens, sensibilisés à la démocratie des médias, c'est-à-dire au besoin de plaire au plus grand nombre de téléspectateurs, cette idée est injurieuse car la démocratie existe. En effet, elle vit et à travers ses mécanismes et notamment l'exercice du vote, chacun peut s'exprimer en son sein. "Qu'ils s'inscrivent sur les listes électorales" a-t-on entendu de part et d'autre. Car dans les régimes démocratiques, recourir aux méthodes violentes constitue l'aveu d'un échec. Pourtant, et l'histoire contemporaine nous en apporte une ribambelle d'exemples, l'usage de la violence est aussi un moyen d'accéder à l'existence politique en s'imposant comme interlocuteur aux différents acteurs du jeu institutionnel, en particulier aux hommes politiques, et ce d'autant plus dans un monde complètement inféodé à l'image télévisuelle. Stratégiquement, c'est plus stigmatisant qu'un bulletin de vote. Et au moins, face au danger de désordre social, la classe politique fait mine de leur répondre. Ainsi, dans certaines banlieues, certains individus, en marge de l'activité économique, sociale et politique du modèle français font leur Commune, comme ceux de 1871 car ils n'ont plus d'espoir, surtout pas dans une République trop équivoque. Les hommes politiques, de tout bord, les découvrent. On les avait oubliés, comme nos tirailleurs sénégalais, comme nos spahis, dans des quartiers où ni les Compagnies Républicaines de Sécurité de la Police nationale (CRS), ni les pompiers n'osaient plus aller. Après avoir évincé les acteurs sociaux, la République et la nation française ne peuvent agir autrement qu'à travers le maintien de l'ordre, l'appel au couvre-feu ou alors, aveu suprême de l'impuissance de l'Etat, l'intermédiation des "grands frères". Voilà qui témoigne imparablement des faiblesses structurelles de notre État-nation. Certains ne veulent plus être aussi dupes que leurs aînés qui eux ont cru aux valeurs de la République une et indivisible, où régneraient la liberté, l'égalité et la fraternité.
Alors c'est aussi la France que l'on découvre, une France définitivement conservatrice, socialement et racialement ségrégationniste où contrairement aux préceptes humanistes des Lumières, la couleur de la peau ferme les portes d'accès à "l'ascenseur social". Les hommes politiques qui ont pignon sur rue sont eux aussi découverts. À l'image de notre chef d'État, ils sont cois devant l'improbable, ils n'ont pas de réponse à donner face à un problème qui les dépasse, face à des sujets qu'ils ne contrôlent plus, face à une France qu'ils ne semblent plus en mesure de comprendre. Car rappelons-nous, en 2002, la France avait amené Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des Présidentielles, les Français ne s'étaient alors pas rendus compte de l'enjeu de l'élection¦ en s'abstenant. Si la France a ensuite dit non à l'Europe en 2005, c'est que les Français n'avaient pas non plus tout compris. Désabusés, évincés des prises de décisions, les Français ne comprendraient donc rien. Alors, qu'ils aillent s'inscrire sur les listes électorales, ils ne seront pas plus entendus mais ils seront soulagés, tandis que quelques journalistes triés sur le volet, bienveillants, expliqueront à la sphère politique ce qu'il faut comprendre des taux d'abstention croissant et de ces images apocalyptiques de la France.
Dans d'autres banlieues, dans d'autres lieux laissés au ban du centre de décision français, en Pays Basque, des praticiens de la République continuent infatigablement de croire en ces institutions. En 1996, des Maires se sont réunis en Biltzar (assemblée), pour 63% d'entre eux, il fallait défendre l'idée d'un département Pays Basque. Mais la France n'y a vu qu'une provocation contre l'égalité républicaine ! En octobre 1999, près de 12000 personnes défilaient dans les rues de Bayonne, demandant la création d´un Département Pays Basque. Une nouvelle enquête d'opinion réalisée cette fois-ci par l'institut CSA montrait que 66% de la population était en phase avec ses représentants en mairies, c'est-à-dire avec la première de leurs institutions. Mais la France n'a pas à entendre, "qu'ils (les maires et leurs citoyens républicains du Pays basque) exercent leur liberté d'expression entre eux !". En 2002, la France étend sa politique de décentralisation par son Premier ministre de l'époque Jean-Pierre Raffarin. Les compétences vont être transférées¦ mais pas forcément les budgets, les Français ne peuvent pas comprendre... En octobre dernier, une nouvelle fois, les Maires du Pays Basque ont répondu massivement (64%) à l'organisation d'un référendum d'initiative locale sur la création de deux départements dans les Pyrénées-Atlantiques. Le président de l'actuel département le juge inopportun, tout comme le Président de la Région Aquitaine. Rien de déroutant, quelques mois auparavant, l'Association des élus pour un département Pays Basque (AEDPB) avait été rappelée à l'ordre par un préfet qui l'avait qualifiée de "non conforme à l'État". Idem pour la chambre d'agriculture impulsée par le syndicat ELB, l'Euskal herriko laborantza ganbara. Quand les citoyens décident de se prendre en main et de se mobiliser localement, toujours dans le cadre respectueux de la République, la France envoie un émissaire de son pouvoir déconcentré : la préfecture, la Province comprendra¦ À Paris, nos journalistes ne parlent déjà plus que des élections présidentielles de 2007¦
Alors que penser de cette formidable dynamique entraînée par le Conseil de développement que représente le Projet de territoire Pays basque 2020 ? Que penser de ces dizaines de citoyens qui cherchent à définir un avenir commun et fraternel, comme le scandent si bien les principes de la République française ? Seront-ils écoutés ? Montesquieu a écrit dans Mes Pensées, "quand on veut gouverner les hommes, il ne faut pas les chasser devant soi, il faut les faire suivre". La lassitude des citoyens français gagne, quels que soient les lieux où ils se trouvent mis au ban de l'ensemble national. Or, l'État devra bien un jour répondre à leurs requêtes. Si la France n'a plus les moyens de contrôler ses territoires, de défendre des préceptes aujourd'hui galvaudés, c'est à chacun qu'il revient de se mobiliser et de chercher à s'approprier puis à défendre nos valeurs humanistes. Car le drame qui s'exprime, par la pire des manières, dans nos banlieues est surtout un signal d'alarme pour l'ensemble de nos institutions politiques mais aussi pour chacun d'entre nous, citoyen d'un territoire que nous devons faire nôtre.
J-M. I.
2005-12-08
euskalherria.com