Date: Fri, 28 Oct 2005 08:28:05 -0400 (EDT)
Source assawra
La guerre d'indépendance hante toujours les mémoires en Algérie
Le Soleil
Arts et Vie, vendredi 28 octobre 2005, p. B6
Moalla, Taïeb
Collaboration spéciale
Que ce soit pendant la guerre d'indépendance en Algérie ou au cours du conflit au Proche-Orient, la question du comportement moral en temps de guerre se pose. Deux parutions récentes s'y intéressent.
L'Algérie a beau avoir acquis sa souveraineté en 1962, la féroce guerre d'indépendance - menée de 1954 à 1962 - continue de hanter les mémoires. Partie en l'an 2000 pour couvrir l'actualité de ce pays, la journaliste du Monde Florence Beaugé ne se doutait pas que le passé colonial français allait finir par la rattraper. Avec Algérie, une guerre sans gloire, elle revisite une histoire faite de sang, de larmes et de non-dits. Bien plus qu'un "devoir de mémoire", l'auteure revendique un "devoir de vérité (pour) aider à panser les plaies et rapprocher deux peuples meurtris par le poids du silence".
Nous sommes à Alger en février 2000. Mme Beaugé, spécialiste du Proche-Orient, effectue ses premiers reportages pour le compte du Monde. Le destin la met sur les traces de Louisette Ighilahriz, une ancienne militante pour l'indépendance de l'Algérie. Cette dernière tente, depuis 43 ans, de retrouver la trace de celui qu'elle appelle son "sauveur", le docteur Richaud. En cette terrible année 1957, l'activiste est entre les griffes de l'armée française qui lui fait subir une torture sauvage ponctuée de sévices sexuels. La question du viol est d'ailleurs tellement taboue dans la société algérienne que les victimes ont du mal, encore aujourd'hui, à l'évoquer. Surgit alors un certain Richaud, qui ordonne son transfert à l'hôpital et sauve ainsi la vie de celle qui a baigné pendant des jours dans ses propres excréments, son urine et son sang.
La quête de Richaud emmènera la journaliste à obtenir des révélations fracassantes : des hauts gradés comme les général Massu et le général Aussaresses confirment, pour la première fois, l'aspect systématique de la torture exercée sur les militants du Front de libération nationale (FLN).
Des Algériens racontent une nuit d'horreur et de "torture à domicile" menée en mars 1957 par un jeune lieutenant, un certain... Jean-Marie Le Pen. Au milieu de lettres d'insultes et de menaces d'anciens soldats qui l'accusent de "salir l'honneur de l'armée française", et d'être "manipulée par le pouvoir algérien", la journaliste découvre tout un pan de la société française qui cherche à exorciser ses démons. De paisibles septuagénaires racontent "leur" guerre, expliquent que la torture faisait partie d'une certaine routine et décrivent les mécanismes pervers qui font perdre tout sens moral à de jeunes hommes livrés à eux-mêmes.
Au-delà de la guerre d'Algérie, le bouquin "qui se lit comme un roman", précise l'auteure, raconte les tribulations d'une journaliste oeuvrant dans un quotidien. Les exigences des supérieurs, les malentendus qui surviennent avec les sources, les pressions et les tensions permanentes sont autant de réalités qui gagnent à être connues des lecteurs.
Toutefois, "un épisode" laisse le lecteur sur sa faim. La journaliste et sa rédaction - au courant depuis des mois des faits d'armes de Jean-Marie Le Pen en Algérie - ont choisi l'entre- deux tours de l'élection présidentielle française de 2002 pour publier leurs révélations. Le prestigieux journal avait-il vraiment besoin de cet artifice pour achever de convaincre les électeurs de ne pas voter pour le leader de l'extrême-droite ?
Israël à l'aune de la morale
Nombreux sont les livres dont les auteurs cherchent à résoudre des questions sartriennes. Quel est le point commun qui unit les antisémites à travers les siècles ? Quelle est la légitimité d'Israël ? Est-il juste de qualifier le sionisme de révolution ? Avraham B. Yehoshua - un des écrivains israéliens les plus connus - répond lui aussi à ces interrogations. Généralement présenté comme un militant du "camp de la paix", M. Yehoshua porte en lui les nombreuses contradictions qui caractérisent une bonne partie de la société israélienne.
Aussi incroyable que ceci puisse paraître, le récipiendaire du Grand Prix de la littérature d'Israël ne peut s'empêcher de commettre de douteux amalgames. Dans le chapitre consacré à "l'explication structurelle de l'antisémitisme", il n'hésite pas à avancer certaines énormités. Que l'on juge. "En cherchant à identifier et à comprendre la racine structurelle de la haine d'Israël, appelée antisémitisme, je m'inspire, en fait, de la tradition juive".
En faisant un lien entre ce qu'il appelle "la haine d'Israël" (une posture politique) et l'antisémitisme (un position raciste), l'auteur affaiblit considérablement ses propos.
Le raisonnement boiteux de l'auteur ne s'arrête pas là. S'il concède que les arguments religieux et historique - justifiant l'installation d'un foyer national pour les juifs en Palestine - ne sont pas valides, il justifie l'édification d'Israël sur un "droit (moral) fondé sur la détresse" des juifs. Selon lui, "l'incendie (la Shoah) ne fut prémédité qu'en Europe, où il eut lieu effectivement, mais il aurait pu tout aussi bien se propager en pays arabe. L'État d'Israël a sauvé à temps les Juifs des pays arabes, qui vivaient comme minorité étrangère au sein des régimes militaires dynamiques, d'une situation grave, sans aucun lien avec le conflit israélo-palestinien".
Insinuer que les minorités juives présentes dans le monde arabe dans les années 1940 et 1950 étaient sur le bord de l'extermination est une contrevérité. Elle est d'autant plus étonnante qu'elle provient d'un penseur que la presse occidentale décrit comme un "combattant qui n'hésite pas à donner de la voix pour la cause qu'il défend, celle de la paix entre Israël et le monde arabe".
Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d'une enquête, Calmann-lévy, 2005, 34,95 $
Avraham B. Yehoshua, Israël : un examen moral, Calmann-lévy, 2005, 24,95 $